Entretien

Terencio González / Françoise Docquiert
Avril 2017

Tu travailles essentiellement la peinture. Quelles ont été tes premières sources d’inspiration? Quelle place tient la question des origines dans ton travail?
Le travail que je développe depuis quelques années a été réalisé de manière très intuitive. Concernant les origines, je me sers de matériaux provenant exclusivement des trois régions dont je suis issu: la France, l’Espagne et l’Argentine. Le fond est réalisé à partir de peinture acrylique murale française, les affiches viennent d’Argentine et la marque de peinture en spray, que j’utilise depuis longtemps déjà, est espagnole. J’aime cet aspect métissé de mes œuvres. Même si je suis né et aujourd’hui ancré en France, je reste sensible à l’idée de développer mon travail avec des matériaux venus d’ailleurs.

Qui regardes-tu? Et as-tu un rapport particulier avec les grands maîtres de la peinture ou d’autres artistes (arts visuels, musique, littérature)?
Je regarde beaucoup d’artistes mais surtout des peintres, effectivement. Et concernant les grands maîtres, oui, j’ai une admiration toute particulière pour le travail de Vélasquez, des impressionnistes et de Picasso. Je m’intéresse également à Baselitz, Luc Thuymans et du côté des États Unis, à De Kooning et Diebenkorn. Parmi les plus jeunes, j’aime énormément Eddie Martinez et Simon Laureyns.
Je vais régulièrement au cinéma avec une préférence pour les films d’auteur et les documentaires, comme ceux de Jean Rouch par exemple. J’ai vu récemment les premiers films de Larry Clark (dont son projet de fin d’études) et j’apprécie tout particulièrement le réalisateur Charles Burnett.

La composition de tes œuvres (superpositions, décloisonnement de l’espace, bordure, trace faite à la bombe…) questionne la notion d’espace et de cadre. Qu’est-ce que cela te permet d’exprimer?
Au sein du cadre, j’essaie d’atteindre une harmonie de couleurs et de directions en me servant de matériaux très divers. C’est aussi pour cela que j’aime travailler différents formats : afin de me remettre en question, en danger et trouver de nouvelles solutions. Je suis aussi très conscient que le tableau, une fois accroché par exemple, déborde allègrement de son cadre pour venir occuper les espaces alentours.

Dans ta pratique, tu ajoutes à la toile des affiches de rue, peux-tu expliquer ce choix et ce qu’il amène à l’ensemble du travail?
Ce sont des affiches que l’on trouve dans Buenos Aires et sa périphérie. Il s’agit d’un affichage sauvage pour annoncer des initiatives alternatives. C’est un mode de diffusion très bon marché, à impression rapide mais aussi très peu répandu dans cette ville. Je les ai découvertes en me promenant dans les rues. J’ai d’abord été frappé par l’aspect visuel de ces impressions : papier bon marché, impressions artisanales et réalisées hâtivement laissant place à de soi-disant défauts, des textures, des lettres restées en spectre, des plis inattendus, des mélanges de couleurs inédits… Le fait que chaque affiche soit unique est pour moi un véritable trésor.
Il est important de préciser que je les achète chez un imprimeur, je ne les récupère pas dans la rue. Je suis aussi attaché au fait qu’elles défendent des initiatives populaires et permettent à tout un chacun de s’exprimer publiquement. J’ai ce même rapport avec la peinture en spray qui permet à tout individu de se manifester dans la rue, que ce soit à travers des messages politiques, d’humeur ou bien artistiques. J’aime le fait que ces deux moyens d’expression nous mettent tous sur un même pied d’égalité. Je tiens particulièrement à ce que tous les matériaux que j’utilise (peinture murale, fonds d’affiches et peinture en spray) soient liés à la rue qui est ma plus grande source d’inspiration.

Tu utilises souvent des couleurs primaires. Est ce une affinité particulière ? Préfères-tu la peinture à l’huile ou l’acrylique ? Comment se développe ton travail sur la couleur ? Quel est ton rapport à la toile brute ?
Je ne pense pas avoir de préférence particulière pour les couleurs primaires. Je préfère la peinture à l’huile qui, je trouve, offre une maniabilité, une finesse et une sensibilité dans les teintes très importantes. Le travail que je développe vis à vis de la couleur se fait de manière très intuitive, en me servant à chaque instant de l’expérience que j’ai emmagasinée.
J’essaie pour chaque toile de trouver une nouvelle combinaison de couleurs et de formes qui sera encore plus forte, plus percutante, et surtout plus belle que la précédente. J’aime travailler avec la toile de lin brute. J’aime la tendre moi-même sur le châssis, la préparer et la peindre. Lors de ces étapes, je préfigure déjà ce que sera l’œuvre finale. Ce sont des points importants à mes yeux. Lorsque je mets la couleur sur la toile avec la peinture murale, j’aime faire apparaître des zones plus ou moins blanches et aussi laisser transparaître la toile de lin brune : je suis déjà dans un travail de texturisation, de profondeur et de composition.

As-tu dans ton travail une forme d’improvisation? Est-ce que tu joues avec la notion de temps?
À chaque étape de peinture, j’ai une idée assez précise en tête que je tente d’exécuter. Toutefois, je laisse toujours une part importante d’improvisation. Il est très important pour moi de rester ouvert et réceptif au moment, à ce qui est en train de se passer pour pouvoir rebondir ou agir en fonction de l’évènement présent. Par exemple, je me sers parfois d’embouts déjà utilisés ou légèrement bouchés pour la peinture en spray, et je me retrouve face à un résultat inattendu, que je n’aurais moi-même pas pu imaginer en amont.
Concernant la notion de temps, je peux dire que j’aime laisser reposer une œuvre que je pense avoir finie pour la regarder plus tard avec un regard neuf et ensuite la retoucher ou pas.

En regardant ton travail, on a l’impression que tu veux aller au bout d’un processus. Quand détermines-tu qu’une série est
terminée? Et comment vois-tu l’évolution de ton travail?
Je décide qu’une série est terminée quand je considère que je n’ai plus rien d’intéressant ou de constructif à y apporter. Pour le moment, je perçois encore de nombreuses possibilités et évolutions possibles, ce qui ne m’empêche pas de travailler sur d’autres projets parallèlement.

As-tu parfois peur d’être happé par le champ de l’abstraction? Est-ce essentiel pour toi de susciter l’émotion chez le spectateur?
Je ne pense pas chercher à tout prix l’émotion chez le spectateur. A vrai dire, je me rends compte que mon travail artistique est assez égoïste: le principal pour moi est de créer une œuvre qui me bouleverse, qui suscite ma plus grande admiration, même si ce n’est pas très modeste de ma part. Et évidemment, j’ai aussi envie de partager ces émotions avec beaucoup d’autres.

Quel est ton rythme de production? A quoi ressemble ton atelier? Et que peut-on y trouver?
J’aime bien travailler quotidiennement afin d’avancer en permanence sur mon travail de recherche et de création plastique. Mon atelier fait environ 20 mètres carrés. Il donne sur une belle cour d’immeuble calme avec quelques plantes. Hormis mes outils de travail, on y trouve quelques livres, un ordinateur portable relié à internet et surtout une chaîne hi-fi. J’adore écouter de la musique en travaillant.

En conclusion, qu’aimerais-tu ajouter?
Je suis heureux de pouvoir dédier une partie importante de mon temps à la peinture et à la création et j’ai hâte de prendre part à des projets à venir.